jeudi, février 09, 2017

Francis Van Nobel 2016 - Hot Moké d'or 2016 - Laurent Blanc



Oh je vous vois venir. Oh oui je vous vois venir, vous vous demandez bien pourquoi Laurent Blanc est le Hot Moké d’or 2016. Laurent Blanc, ce type au physique ingrat, au talent indéniable, au palmarès magnifique, au français aléatoire, au look douteux et aux actes souvent manqués. Oui parfaitement, Laurent Blanc est incompréhensible qu’il soit adulé, jalousé ou viré. Sans être l’homme des faux, il peut paraître comme celui des semblants.

Analysons son parcours et voyez comme cela est troublant.

D’abord en tant que joueur professionnel, sur 20 ans, celui que l’on présente comme l’un des 3 meilleurs défenseurs français, n’a gagné que 2 championnats et 2 coupes nationales. Un championnat d’Angleterre en 2003 avec un niveau de jeu qui a fait dire à Alex Ferguson qu’il regrettait d’avoir vendu Jaap Stam pour le faire venir. Le reste a été gagné en France avec Auxerre (coupe et championnat 1996) et Montpellier (coupe 1990). Auxerre et Montpellier. Le mec a joué à Naples, à Saint-Etienne, à Barcelone, à Marseille, à l’Inter, à United et à Nîmes… 4 titres en 20 ans, c’est famélique et surtout, avec des clubs aux règnes éphémères, pardon pour les sensibles, mais Auxerre et Montpellier, c’est un peu l’équivalent chez les Papes de Jean-Paul 1er. On se souvient plus de la brièveté que du palmarès.

Chez les bleus ensuite. C’est un brin plus solide, mais encore une fois, le doute m’habite. On passe sur le titre européen avec les Espoirs en 1988 pour s’arrêter sur la superbe collection de tournois intercampings : deux tournois Hassan II en 1998 et 2000 avec des adversaires comme le Maroc, le Japon, la Jamaïque, une coupe Kirin en 1994 contre le Japon et l’Australie et un tournoi du Koweit en 1990. (SILENCE) Je vous laisse prendre en compte l’information : Koweit… 1990… Et les adversaires cette fois, vous voulez les connaître les adversaires : Koweit et RDA. Deux pays qui n’existaient même plus à la fin de cette année…

Je vous vois encore venir. Vous allez me dire « oui mais génération en or 1998 et 2000 ». Ok. Qui s’est occupé de Ronaldo en finale ? Hein ? Et attendez, il est allé brandir la Coupe du monde, LA COUPE DU MONDE !! en jogging… le maillot rentré dans le pantalon. Sans déconner. Non seulement il se fait avoir comme un vulgaire poussin en demi, mais il fait le plus improbable photobombing de l’histoire de la remise de la Coupe du monde. D’ailleurs, parlons-en un peu de son look. Ca fait 30 ans, quand il n’est pas en short, il est en polo avec un pull noué par les manches sur les épaules. Et quand il est entraîneur d’un des clubs les plus riches, il porte des lunettes de vue Oakley, même en costard. Des lunettes de vue Oakley. Mais sérieusement comment on peut avoir un tel écart entre la fonction et l’image. Même Julia Roberts en pute dans Pretty Woman est plus crédible que lui. Et le français, la syntaxe, la grammaire, tout ça ? vous croyez qu’il se serait payé une demi-heure de média training pour répondre aux 5 putains de mêmes questions qu’on lui pose tout le temps. Non, tout ça c’est « du pain à moudre » comme il dit.

Mettons quand même à son crédit personnel le titre à l’Euro 2000 où l’Equipe de France prend quand même 7 buts en 6 matchs. Eh oui. Même sur l’Euro 2000, il plane un léger voile jauni à l’urine. C’est quand même dommage, il n’y a jamais rien de clean.

Mais tout le monde reconnaît à Laurent Blanc une grande sagesse et il embrasse donc rapidement une carrière d’entraîneur, un grand entraîneur même. On se dit « voilà, le président saute le pas, il va forcément réussir ». Et oui ! Première saison d’entraîneur, il finit 2e. 2e saison d’entraîneur, il est champion 2009, un beau champion qui met fin au règne de Lyon. Et la saison suivante débute de manière incroyable, Bordeaux est irrésistible en France et en Europe, personne ne peut stopper Laurent Blanc. Bordeaux est qualifiée en quart de la Ligue des Champions et est encore 1er de la Ligue 1 le 20 mars 2010. Mais tout s’effondre. Bordeaux termine la saison à la 6e place… Les joueurs sont lessivés et certains cuits pour le reste de leur carrière : Chamakh, Ciani, Trémoulinas et bien sur Gourcuff. Mais le pire affront fait au football, c’est que Laurent Blanc donne à Lyon sa seule demi-finale de Ligue des champions après 32 quarts de finale de suite. Viré.

Après, Blanc prend l’équipe de France, on se dit « Ah voilà, on va redonner un peu de beauté et de gloire à cette équipe avec le premier champion du monde aux commandes ». Mais NON !! Le mec se retrouve avec l’équipe de France post-Knysna et une brochette de petits cons de la génération 1987. Il en exclut certains, en réintègre d’autres et instaure une équipe type malgré tout. Il se qualifie quand même pour les quarts de l’euro 2012 mais pas de bol, tombe contre l’Espagne, tenant du titre, champion du monde et futur vainqueur. Viré.

Etape suivante, le PSG. On se dit « Super, un entraîneur français à la tête de la meilleure équipe de France ». Mais les médias lui tombent dessus dès le début parce qu’il est soit disant le 312e choix de Nasser. Le palmarès parle pour lui, 3 saisons au PSG, c’est 3 titres de champion, 3 coupes de la ligue et 2 coupes de France donc 2 triplés nationaux (sans compter les 3 trophées des champions). Attendez… 3 titres de champions, 5 coupes, 2 triplés… 3-5-2… Illuminatisme. Non, il faut reconnaître une belle gestion d’un effectif difficile et d’une grosse pression au quotidien. Mais NON, cela ne suffit pas encore. Viré. La raison cette fois : pas assez loin en Ligue des Champions, même si les circonstances (deux éliminations malgré des égalités après 2 matchs) ne prouvent pas forcément une limite de compétence. 3-5-2. Et alors que tout le monde pourrait trouver son licenciement abusif, injuste avec toutes ces victoires, il trouve encore le moyen de se mettre des gens à dos, pourquoi ? Il empoche la coquette somme de 22 millions. 22 millions. Beau gosse, même son propre licenciement, il le rate.

Laurent Blanc, l’un des plus beaux palmarès en tant que joueur et entraîneur, ne peut pas s’empêcher de gâcher la fête. Même son surnom de Président est soumis à des interprétations plus que douteuses que je vous laisserai découvrir par vous-même. Laurent Blanc, 16 buts en Equipe de France, dont son dernier « celui qui sauve la maison » pour Thierry Roland, « celui par lequel la lumière est venue » pour Thierry Gilardi, celui qui bat le Paraguay à 7 minutes de la fin des prolongations, dans un match sans Zidane suspendu, celui qui abat l’épouvantail José Luis Chilavert, celui qui lance le tournoi final des bleus, ce but extraordinaire avec Pirès, puis Trézéguet, Laurent Blanc en avant-centre, ce but, putain, mais ce but, il le marque du tibia. Même ça, c’est foiré.

Je conclurai néanmoins sur son principal record. En cette année 2017, Laurent Blanc est toujours le meilleur buteur de l’histoire du Montpellier-Héraut Football Club.

Rien que pour cela, Laurent Blanc mérite pleinement ce hot moké d’or 2016.

Francis Van Nobel 2016 de la Recherche



Que serait le monde sans la recherche ? Si la mauvaise foi était de mise, il serait aisé de citer tous ces fils de pute de laboratoires géants qui nous conduisent à n’en pas douter vers une fin proche et douloureuse. Saluons néanmoins les efforts fournis par les dirigeants du monde entier pour faire en sorte que cette agonie soit courte et rentable. 

Que serait le monde sans les chercheurs ? Si la mauvaise foi était de mise, il serait aisé de citer tous ces fils de pute en blouse blanche qui vendent leur gros cul aux plus offrants pour fabriquer toujours plus de cachets, toujours plus de drogues de merde qui remplissent le gros trou abyssal de notre mal-être bourgeois. 

Ne soyons pas négatif pour autant. La remise d’un prix est toujours un moment de joie et de partage. Et quoi de plus universel que la recherche. Ce domaine si important et si ingrat réservé à ceux qui ne trouvent pas. Mais qui font des efforts, de gros efforts, pour repousser les limites, y compris celle de la connerie. 

Et bien c’est exactement la nature du Francis Van Nobel qui nous réunit ce soir, le Francis Van Nobel de la recherche. Et quel festival !! J’en suis pris de vertige, n’étant pas habitué à contempler le vide d’aussi haut. Que ces grands représentants de la sphère médiatique sportive doivent se sentir seuls à ces hauteurs. Est-il possible d’imaginer ce que ces illustres esprits doivent commettre comme bassesses pour se rendre accessible à un si grand nombre d’abrutis de fans de football enjogginés devant leur écran plat, plat comme leur encéphalogramme. Que ne doivent-ils combattre tous les jours de détracteurs inaudibles, d’autoproclamés petits malins, d’hommes de bas front, d’hommes des bas fonds. Et eux pourtant, qui chaque jour produisent de si belles phrases, de si grandes analyses, de si belles réflexions, ne risquent finalement qu’une chose au temps présent : celle de n’être point compris, celle d’être en avance. Et comme le rappelait René Char : "Il existe une sorte d'homme toujours en avance sur ses excréments". C’est simple, quand bien même me prendrait l’idée saugrenue, voire complétement folle, de me risquer à taper quelques lignes avec mes petits doigts tremblants, il faudrait sur-le-champ que je me les amputasse. Mais qui voici ce soir ? 

Oh je suis gâté. Terriblement gâté. Je dois introduire en quelques secondes tant de ces personnes qu’on ose à peine toucher. Allez, ce faisant, j’ose, un peu, délicatement, comme une première fois, avec des graviers, pieds et poings liés, libres de recevoir le fruit de mon plaisir à les retrouver, si souvent, depuis si longtemps, sans jamais me lasser. Les retrouver ici ce soir, les complimenter de leur parcours, les caresser comme une jeune fille à qui l’on reprocherait de porter une jupe trop courte. Non, mes mots ne franchiront pas cet espace chaud et humide qu’est ma bouche à leur évocation. Malin comme un singe, je n’hurlerai donc pas avec ceux qui les conspuent, à ceux qui ne reconnaissent pas que c’est par la recherche que l’humanité avance, même parfois à reculons, et je préfère rendre hommage à ces héros modernes que l’on retrouve partout, tous les jours et qui nous soulagent à chaque fois, comme des toilettes publics.



Dans la catégorie du Francis Van Nobel de la recherche, les cerveaux en avance sur leur temps sont :
Denis Balbir car “Une victoire 6 à 0 n’a rien de banal quand on cherche le moteur à réaction dans tous les coins du garage. Mais est-ce l’arbre qui cache la forêt ?”
David Michel de L’Equipe, qui n’a pas hésité à poser la question qui dérange à Blaise Matuidi : “Si demain vous gagnez une somme astronomique au Loto, quelle est la première chose que vous faites ?”
Bruno Roger-Petit qui dérange la sphère politique : « Bien que frappé par quatre mises en examen, le député-maire de Levallois, Patrick Balkany, a reçu l’investiture Les Républicains en vue des législatives de juin 2017. S’il était Karim Benzema, aurait-il été sélectionné pour l’Euro ? »
Footmercato.net qui n’a pas peur de bousculer les idées reçues : « Flamini meilleur qu’Iniesta et Xavi ? »
Pascal Praud qui accule Fabrice Arfi lors d’un 13 heures foot consacré au football leaks : “L’évasion fiscale, c’est un sport national et international, manifestement. Est-ce que les gens qui ont pratiqué cette évasion fiscale ont le sentiment d’avoir fait dans les règles ?”
Et enfin, dans la même émission, David Aiello de Yahoo Sports, qui vient prêter main forte à Pascal Praud, afin de piéger ce rabat-joie de Fabrice Arfi : « 18 millions de documents pour Football Leaks, à 60 journalistes, j’ai fait un rapide calcul ça fait 300 000 documents par journaliste  ça fait pas un peu beaucoup ? »



jeudi, décembre 01, 2016

L'enfant seul du Chapecoense


Les drames ont de rassurant qu’ils sont là tous les jours. Des témoignages abreuvent notre curiosité souvent malsaine, des photos viennent nous montrer l’horreur à laquelle heureusement nous avons échappé. Dans le lot, les images d’enfants marquent davantage les esprits, que ce soit au Vietnam, à la plage, dans un immeuble en ruine ou là, dans les tribunes vides d’un stade triste. Cette photo de Nelson Almeida relayée par l’AFP quelques heures après le drame qui a frappé l’équipe du Real Chapecoense jusque là inconnue dans nos contrées. Un nom qui s’effacera rapidement dans les mémoires du plus grand nombre. Mais passons.

Cette photo est d’une profonde tristesse et pourtant l’enfant est sauf et il est fort peu probable qu’un membre de sa famille ait péri dans le crash. Cet enfant n’a pas été touché par l’accident, ni ses proches. Que fait-il ici ? Quels sont les éléments qui font de cette photo une illustration parfaite de ce drame ?

Oublions les pieds nus de l’enfant, oublions même quelle peut être la condition sociale, ce n’est pas parce qu’il est en bermuda sans chaussure qu’il est issu d’une favela, et d’ailleurs en quoi la pauvreté du gamin rendrait la photo plus ou moins triste. Non la vérité est ailleurs. Et elle est presque intangible, elle n’a pas de réalité propre, juste une série de symboles qui ne sont pas à leur place, dont leurs rôles sont détournés.

Le stade prend ici une nouvelle fonction qu’on lui connaît assez peu. Il y a habituellement le stade sportif, le stade musical, le stade centre commercial, le stade musée, le stade politique, le stade bunker, le stade tortionnaire, le stade commémoratif… c’est un lieu de communion, parfois même un lieu de culte. C’est assez rarement un lieu de recueillement, un lieu où une personne veut trouver le calme nécessaire d’un environnement familier pour faire le deuil et s’isoler. Le stade n’est pas le lieu de l’accident, mais il est lié à l’équipe, c’est une connexion directe avec les morts, les joueurs survivants et toute la communauté autour de cette équipe et au-delà. Les autres photos dans le stade de ce même jour montrent des personnes qui s’étreignent, se soutiennent et pleurent dans les bras des uns et des autres.

L’enfant est donc là seul dans un lieu où personne ne l’est. Il est seul et pourtant habillé comme pour un match, comme un supporter venu regarder jouer son équipe. Il est là où habituellement il chante, saute, crie et pleure, là où on extériorise sans calculer les sentiments primaires du supporter. Mais l’enfant a les bras croisés, la tête baissée, les yeux fermés. Il est en lui-même dans un lieu où ce n’est jamais le cas. Il ne partage même pas sa peine avec d’autres venus également rendre hommage à leur équipe. Tout est vers l’intérieur dans une tristesse qui ne s’explique pas. Ce n’est pas l’accident d’avion qui est en question, c’est la disparition de ses héros avec la violence psychologique de ressentir de la tristesse pour des personnes qu’il ne connaissait sans doute pas directement mais qui pourtant font partie de son quotidien. Si ce n’est pas au stade, c’est dans ses pensées, dans les discussions avec ses copains et les jours de matchs, peut-être avec son père qui lui a transmis la passion du ballon et l’amour d’un maillot, d’une équipe et de ses joueurs.

C’est un moment aussi simple que tragique avec cette impossibilité d’imaginer que l’on peut aimer rationnellement un sport et une équipe qui un jour, peut nous rendre profondément triste. C’est forcément bien plus que du football.


@TheSpoonerWay


mardi, novembre 01, 2016

Le choix de Madère

La mer m’apaise, j’aime regarder la mer, assise, seule, écouter le bruit de chaque vague. C’est un moment de paix, je me sens bien, je laisse mon esprit partir, libre. Je m’assois toujours sur un rocher, jamais sur la plage, le sable est désagréable et les galets inconfortables. Je préfère m’avancer sur les rochers, me laisser entourer doucement par les eaux, être inaccessible pour les autres. Je ne sais pas si tu avais des pensées inutiles à ces moments toi aussi. Si tu étais content en regardant ton reflet déformé dans le ressac. Si tu savais que j’allais devenir une femme. Si tu savais que tu m’aurais aimée. Si tu savais que je ne le saurais jamais de ta bouche et que tu ne le saurais jamais de ma bouche. Si tu savais que tu mourrais avant de le savoir.

La mer m’effraie, c’est une puissance incontrôlable, lourde et injuste. L’eau. Cet élément qui a le droit de vie et de mort et qui t’a tué. Loin de moi, sur cette île maudite. Mort sur une île et emporté par un vulgaire cours d’eau. Je sais, j’y suis allée. Je devais voir ce lieu quitte à me faire mal. Je devais savoir pour me rendre compte de ce moment, le toucher, l’apprivoiser, le ridiculiser, ne plus en avoir peur et crier au non sens. Il paraît que je tiens cela de toi. Maman m’a dit.

Elle m’a raconté ce voyage. Elle aurait pu vouloir ne plus en parler. Mais on ne transige pas avec l’histoire, la grande ou la petite, la sienne et un peu la mienne. Elle m’a dit cette semaine de vacances à trois, vous, le couple, et un ami, un vieil ami. Le choix de la destination, Madère, une sorte d’entre deux entre le Kenya et le Cap Vert. « Un joyau de l’Atlantique » selon les brochures. Un écrin peut-être. Un tombeau aussi. Une semaine là-bas pour marcher sur les cols de Madère, sans guide parce que vous saviez bien comment faire, vous repérer. Il paraît que tu étais bon avec une carte, que tu voulais marcher devant, un petit chef agaçant. Tout le monde le savait et s’en accommodait autant par facilité que comme rituel. Je me suis renseignée, j’ai vu les bulletins météo de cette semaine du 17 au 24 octobre 2015. Et maman m’a dit.

Elle m’a raconté cette arrivée le samedi 17 octobre, ce vol secoué, cet atterrissage sur cette piste réputée difficile. C’était un beau samedi, un hôtel correct, vous avez fait le tour de votre petite ville d’accueil, Machico, pris vos bières et mangé. Vous avez marché le dimanche 18 octobre, sans prendre le bon chemin, déjà. Magnifique journée ensoleillée, avec vos casquettes et votre écran total, ce look ridicule mais vous étiez là pour évacuer, transpirer, marcher, sortir du quotidien, vous épuiser physiquement, la seule fatigue viable, celle que vos quotidiens ne vous permettent pas. Je connais aussi cette deuxième journée. Le taxi est venu vous prendre à l’hôtel alors qu’il pleuvait énormément. Il vous a conduit au centre de l’île sur le 3e sommet de l’île, le Pico do Ariero, pour faire une partie du chemin des crêtes. C’est sûr que vous ne manquiez pas de panache à vouloir essayer cette voie alors que les locaux vous le déconseillaient avec ce vent, cette pluie et cette grêle. Des vents à plus de 80km/h à 1 800 mètres d’altitude, sur une crête, cela doit être impressionnant. Vous avez tenu 30 mètres. Vous avez rebroussé chemin et vous avez bien fait. Trempés, amusés de cette inconscience vite raisonnée et sans conséquence, vous avez préféré aller au nord et longer les côtes pendant une demi-journée, vous ne pouviez pas rester à l’hôtel, les vacances sont trop courtes. Tu aurais voulu, il t’arrivait des éclairs de prudence, ne rien faire cette journée. Tu n’étais pas le téméraire, tu étais le responsable. Cette fois au moins. Le soir à l’hôtel, vous avez diné tous les trois dans la grande salle d’un hôtel de passage qui accueillait les groupes déçus de cette mauvaise journée. Il pleut rarement autant à Madère disaient les guides, ceux des groupes qui en avaient un. C’est toi qui es allé leur parler, leur demander des conseils pour le lendemain et les chemins possibles avec un tel temps. Impossible de faire le programme prévu. Le lendemain matin, la météo était pire et les guides et toi êtes restés sur une option commune. Maman a comme d’habitude réglé les détails logistiques et vous êtes partis les premiers devant un groupe de randonneurs. Madère est aussi composée de plateaux, ce qui rend l’accès de certains lieux plus facile. Le taxi vous a déposés sur ce plateau gorgé de l’eau tombant en continu depuis plusieurs jours et alimentant tant de cours d’eau. Les faisant grossir, transformant chaque ru en autant de torrents et de cascades de montagne. Et vous êtes partis.

Maman ne m’a pas montré les photos de cette journée, je les ai trouvées au fond d’un de tes disques durs où tu archivais ta musique, tes films et tes photos depuis tant d’années.  Elle a dû les mettre là sans savoir qu’elles y étaient. Tu avais l’air heureux, même sous cette pluie. Seul signe extérieur marquant en dehors de tes vêtements informes, tu avais ta casquette de ton club de foot favori, cet O et cet M entrelacés comme un yin/yang funeste. Je déteste ce club qui n’a pas su te sauver la fois où tu en as eu besoin. Je vois très bien ce chemin en sous-bois, à l’abri de la pluie mais pas de l’eau, celle qui ruisselait sous vos pieds, ces petits cours d’eau que vous avez enjambés, cette marche était facile et agréable. Vous avez croisé le groupe de randonneurs qui avait pris un raccourci sur un chemin de garde forestier. Un chemin accessible en voiture, une marche moche. Vous les avez dépassés, vous avez continué quelques minutes sur cette piste avant de reprendre un chemin de sous-bois. Tes derniers mètres.

Est-ce que j’ai pleuré en voyant maman rentrer ? Non. Est-ce qu’elle m’a fait mal en me serrant dans ses bras ? Je ne sais pas. Est-ce que j’ai été triste en la voyant pleurer les semaines suivantes ? Oui.

Il y a eu quelques dizaines de mètres, et il a y eu ce filet d’eau, je sais je l’ai vu. Un filet que j’ai franchi avec des baskets sans mouiller mes chaussettes. Un filet d’eau ridicule. Un filet d’eau qui ce jour-là était une cascade à hauteur de torse. Pas les chutes de Niagara non plus mais assez pour éjecter dans le vide une personne qui n’est pas attachée et comme vous n’aviez pas de corde... Maman a voulu passer la première et tu t’es proposé, vous n’aviez rien, ni protection personnelle et le vide à gauche. La solution était pourtant simple : se mettre à quatre pattes, longer la paroi sous la cascade et passer tranquillement à l’abri de cette chute d’eau d’une puissance éphémère. Je ne peux pas imaginer que vous vous êtes vus pour la dernière fois à ce moment, ces regards croisés, ce moment où tu l’embrasses dans le cou en lui disant non j’y vais. Je ne peux pas imaginer que cela puisse arriver de cette manière si informelle et banale, dans une journée joyeuse. Je ne veux pas savoir ce qu’il y a dans ta tête à ce moment. Tu n’as pas eu peur, pas par courage, pas par témérité, tu n’as pas eu peur parce qu’il n’y avait pas à avoir peur selon toi. Cela ne pouvait pas être risqué. Le seul risque était de se mouiller un peu trop et d’attraper froid. Quand bien même. Tu étais équipé selon tes critères, chaussures de randonnée, pantalon de randonnée, chaussettes de randonnée, cape de pluie, coupe-vent, polaire et un maillot de foot. Maman m’a dit que c’était le maillot de la Suisse ce jour-là. Celui avec une croix sur le cœur. Mais tu avais ton sac à dos aussi. Il dépassait. Maman te l’a crié quand tu as commencé à avancer. Je n’ose pas imaginer que cela a été la dernière phrase que tu as entendue. Toi qui avais l’habitude d’engueuler ceux qui ne respectaient pas certaines règles de sécurité, tu t’es oublié. Par fanfaronnerie plus que par négligence sans doute, ceux qui font attention aux autres prétendent se défendre tout autant du danger. Faux.

Tu es parti agenouillé sous l’eau. Trente secondes plus tard, maman et votre ami t’ont appelé, persuadés que tu faisais une blague, forcément de mauvais goût, en ne réapparaissant pas de l’autre côté et en restant caché à l’abri du danger, sous lui, au plus proche. Ils ne t’ont pas vu tomber. Ils n’ont pas vu tes jambes partir, le bâton que maman t’avais prêté partir, ton corps rouler par la force de l’eau. Ils n’ont rien entendu car tu n’as pas crié. On crie quand on est persuadé de rester vivant. Et dans ce rouleau, tu ne pouvais pas savoir, tu as été surpris, tu as sans doute avalé des litres d’eau, tu ne pouvais pas crier. Puis un bruit. Lointain. Un appel, ils ont entendu un au secours plus bas. Ils se sont penchés. Ils t’ont vu une vingtaine de mètres plus bas, accroché. Une main, la gauche, ses quelques doigts dans une aspérité de la roche, ta tête qui sortait parfois de l’eau, toi sous cette eau qu’on ne pouvait pas arrêter en tournant un robinet. Tu ne pouvais pas en sortir, te mettre à l’abri. Les pieds dans le vide, ta casquette toujours sur la tête. Tu as appelé. Tu ne les as sans doute pas vus, il aurait fallu lever la tête contre ce courant et la gravité. Tu es resté là quelques secondes. Tu as appelé encore une fois, ils l’ont entendu mieux cette fois. Est-ce que toi, tu as pu entendre leur réponse ? Je ne le sais pas. Ils t’ont vu suspendu à rien, ou plutôt si, au reste de ta vie, de la mienne avec toi. Et puis tu as lâché. Tu as peut-être vu un endroit plus sûr plus bas. Tu étais peut-être à bout de force. Est-ce que tu as pensé à moi ? Est-ce que tu as pensé à autre chose que te sauver ? Ils t’ont vu accroché à cette paroi. Ils t’ont vu lâcher, ils t’ont vu glisser, ils t’ont vu tomber, ils t’ont vu disparaître, ils t’ont appelé. Est-ce qu’à ce moment j’ai pleuré ?


Le groupe de randonneurs est arrivé quelques minutes après. Leur guide est descendu avec sa corde d’une trentaine de mètres. Il ne t’a pas vu. Il est remonté. Les secours sont arrivés. On a retrouvé ton corps une centaine de mètres plus bas, peut-être moins, peut-être plus. Tu avais toujours ton sac à dos, celui qui t’a emporté. Tu avais toujours la casquette, celle de ton club préféré. Tu étais sur un rocher, à proximité du bruit de l’eau s’abattant sans te prêter attention, à l’abri de l’eau. Là où j’aime être. Il paraît que je tiens cela de toi. Maman m’a dit.