jeudi, décembre 01, 2016

L'enfant seul du Chapecoense


Les drames ont de rassurant qu’ils sont là tous les jours. Des témoignages abreuvent notre curiosité souvent malsaine, des photos viennent nous montrer l’horreur à laquelle heureusement nous avons échappé. Dans le lot, les images d’enfants marquent davantage les esprits, que ce soit au Vietnam, à la plage, dans un immeuble en ruine ou là, dans les tribunes vides d’un stade triste. Cette photo de Nelson Almeida relayée par l’AFP quelques heures après le drame qui a frappé l’équipe du Real Chapecoense jusque là inconnue dans nos contrées. Un nom qui s’effacera rapidement dans les mémoires du plus grand nombre. Mais passons.

Cette photo est d’une profonde tristesse et pourtant l’enfant est sauf et il est fort peu probable qu’un membre de sa famille ait péri dans le crash. Cet enfant n’a pas été touché par l’accident, ni ses proches. Que fait-il ici ? Quels sont les éléments qui font de cette photo une illustration parfaite de ce drame ?

Oublions les pieds nus de l’enfant, oublions même quelle peut être la condition sociale, ce n’est pas parce qu’il est en bermuda sans chaussure qu’il est issu d’une favela, et d’ailleurs en quoi la pauvreté du gamin rendrait la photo plus ou moins triste. Non la vérité est ailleurs. Et elle est presque intangible, elle n’a pas de réalité propre, juste une série de symboles qui ne sont pas à leur place, dont leurs rôles sont détournés.

Le stade prend ici une nouvelle fonction qu’on lui connaît assez peu. Il y a habituellement le stade sportif, le stade musical, le stade centre commercial, le stade musée, le stade politique, le stade bunker, le stade tortionnaire, le stade commémoratif… c’est un lieu de communion, parfois même un lieu de culte. C’est assez rarement un lieu de recueillement, un lieu où une personne veut trouver le calme nécessaire d’un environnement familier pour faire le deuil et s’isoler. Le stade n’est pas le lieu de l’accident, mais il est lié à l’équipe, c’est une connexion directe avec les morts, les joueurs survivants et toute la communauté autour de cette équipe et au-delà. Les autres photos dans le stade de ce même jour montrent des personnes qui s’étreignent, se soutiennent et pleurent dans les bras des uns et des autres.

L’enfant est donc là seul dans un lieu où personne ne l’est. Il est seul et pourtant habillé comme pour un match, comme un supporter venu regarder jouer son équipe. Il est là où habituellement il chante, saute, crie et pleure, là où on extériorise sans calculer les sentiments primaires du supporter. Mais l’enfant a les bras croisés, la tête baissée, les yeux fermés. Il est en lui-même dans un lieu où ce n’est jamais le cas. Il ne partage même pas sa peine avec d’autres venus également rendre hommage à leur équipe. Tout est vers l’intérieur dans une tristesse qui ne s’explique pas. Ce n’est pas l’accident d’avion qui est en question, c’est la disparition de ses héros avec la violence psychologique de ressentir de la tristesse pour des personnes qu’il ne connaissait sans doute pas directement mais qui pourtant font partie de son quotidien. Si ce n’est pas au stade, c’est dans ses pensées, dans les discussions avec ses copains et les jours de matchs, peut-être avec son père qui lui a transmis la passion du ballon et l’amour d’un maillot, d’une équipe et de ses joueurs.

C’est un moment aussi simple que tragique avec cette impossibilité d’imaginer que l’on peut aimer rationnellement un sport et une équipe qui un jour, peut nous rendre profondément triste. C’est forcément bien plus que du football.


@TheSpoonerWay


mardi, novembre 01, 2016

Le choix de Madère

La mer m’apaise, j’aime regarder la mer, assise, seule, écouter le bruit de chaque vague. C’est un moment de paix, je me sens bien, je laisse mon esprit partir, libre. Je m’assois toujours sur un rocher, jamais sur la plage, le sable est désagréable et les galets inconfortables. Je préfère m’avancer sur les rochers, me laisser entourer doucement par les eaux, être inaccessible pour les autres. Je ne sais pas si tu avais des pensées inutiles à ces moments toi aussi. Si tu étais content en regardant ton reflet déformé dans le ressac. Si tu savais que j’allais devenir une femme. Si tu savais que tu m’aurais aimée. Si tu savais que je ne le saurais jamais de ta bouche et que tu ne le saurais jamais de ma bouche. Si tu savais que tu mourrais avant de le savoir.

La mer m’effraie, c’est une puissance incontrôlable, lourde et injuste. L’eau. Cet élément qui a le droit de vie et de mort et qui t’a tué. Loin de moi, sur cette île maudite. Mort sur une île et emporté par un vulgaire cours d’eau. Je sais, j’y suis allée. Je devais voir ce lieu quitte à me faire mal. Je devais savoir pour me rendre compte de ce moment, le toucher, l’apprivoiser, le ridiculiser, ne plus en avoir peur et crier au non sens. Il paraît que je tiens cela de toi. Maman m’a dit.

Elle m’a raconté ce voyage. Elle aurait pu vouloir ne plus en parler. Mais on ne transige pas avec l’histoire, la grande ou la petite, la sienne et un peu la mienne. Elle m’a dit cette semaine de vacances à trois, vous, le couple, et un ami, un vieil ami. Le choix de la destination, Madère, une sorte d’entre deux entre le Kenya et le Cap Vert. « Un joyau de l’Atlantique » selon les brochures. Un écrin peut-être. Un tombeau aussi. Une semaine là-bas pour marcher sur les cols de Madère, sans guide parce que vous saviez bien comment faire, vous repérer. Il paraît que tu étais bon avec une carte, que tu voulais marcher devant, un petit chef agaçant. Tout le monde le savait et s’en accommodait autant par facilité que comme rituel. Je me suis renseignée, j’ai vu les bulletins météo de cette semaine du 17 au 24 octobre 2015. Et maman m’a dit.

Elle m’a raconté cette arrivée le samedi 17 octobre, ce vol secoué, cet atterrissage sur cette piste réputée difficile. C’était un beau samedi, un hôtel correct, vous avez fait le tour de votre petite ville d’accueil, Machico, pris vos bières et mangé. Vous avez marché le dimanche 18 octobre, sans prendre le bon chemin, déjà. Magnifique journée ensoleillée, avec vos casquettes et votre écran total, ce look ridicule mais vous étiez là pour évacuer, transpirer, marcher, sortir du quotidien, vous épuiser physiquement, la seule fatigue viable, celle que vos quotidiens ne vous permettent pas. Je connais aussi cette deuxième journée. Le taxi est venu vous prendre à l’hôtel alors qu’il pleuvait énormément. Il vous a conduit au centre de l’île sur le 3e sommet de l’île, le Pico do Ariero, pour faire une partie du chemin des crêtes. C’est sûr que vous ne manquiez pas de panache à vouloir essayer cette voie alors que les locaux vous le déconseillaient avec ce vent, cette pluie et cette grêle. Des vents à plus de 80km/h à 1 800 mètres d’altitude, sur une crête, cela doit être impressionnant. Vous avez tenu 30 mètres. Vous avez rebroussé chemin et vous avez bien fait. Trempés, amusés de cette inconscience vite raisonnée et sans conséquence, vous avez préféré aller au nord et longer les côtes pendant une demi-journée, vous ne pouviez pas rester à l’hôtel, les vacances sont trop courtes. Tu aurais voulu, il t’arrivait des éclairs de prudence, ne rien faire cette journée. Tu n’étais pas le téméraire, tu étais le responsable. Cette fois au moins. Le soir à l’hôtel, vous avez diné tous les trois dans la grande salle d’un hôtel de passage qui accueillait les groupes déçus de cette mauvaise journée. Il pleut rarement autant à Madère disaient les guides, ceux des groupes qui en avaient un. C’est toi qui es allé leur parler, leur demander des conseils pour le lendemain et les chemins possibles avec un tel temps. Impossible de faire le programme prévu. Le lendemain matin, la météo était pire et les guides et toi êtes restés sur une option commune. Maman a comme d’habitude réglé les détails logistiques et vous êtes partis les premiers devant un groupe de randonneurs. Madère est aussi composée de plateaux, ce qui rend l’accès de certains lieux plus facile. Le taxi vous a déposés sur ce plateau gorgé de l’eau tombant en continu depuis plusieurs jours et alimentant tant de cours d’eau. Les faisant grossir, transformant chaque ru en autant de torrents et de cascades de montagne. Et vous êtes partis.

Maman ne m’a pas montré les photos de cette journée, je les ai trouvées au fond d’un de tes disques durs où tu archivais ta musique, tes films et tes photos depuis tant d’années.  Elle a dû les mettre là sans savoir qu’elles y étaient. Tu avais l’air heureux, même sous cette pluie. Seul signe extérieur marquant en dehors de tes vêtements informes, tu avais ta casquette de ton club de foot favori, cet O et cet M entrelacés comme un yin/yang funeste. Je déteste ce club qui n’a pas su te sauver la fois où tu en as eu besoin. Je vois très bien ce chemin en sous-bois, à l’abri de la pluie mais pas de l’eau, celle qui ruisselait sous vos pieds, ces petits cours d’eau que vous avez enjambés, cette marche était facile et agréable. Vous avez croisé le groupe de randonneurs qui avait pris un raccourci sur un chemin de garde forestier. Un chemin accessible en voiture, une marche moche. Vous les avez dépassés, vous avez continué quelques minutes sur cette piste avant de reprendre un chemin de sous-bois. Tes derniers mètres.

Est-ce que j’ai pleuré en voyant maman rentrer ? Non. Est-ce qu’elle m’a fait mal en me serrant dans ses bras ? Je ne sais pas. Est-ce que j’ai été triste en la voyant pleurer les semaines suivantes ? Oui.

Il y a eu quelques dizaines de mètres, et il a y eu ce filet d’eau, je sais je l’ai vu. Un filet que j’ai franchi avec des baskets sans mouiller mes chaussettes. Un filet d’eau ridicule. Un filet d’eau qui ce jour-là était une cascade à hauteur de torse. Pas les chutes de Niagara non plus mais assez pour éjecter dans le vide une personne qui n’est pas attachée et comme vous n’aviez pas de corde... Maman a voulu passer la première et tu t’es proposé, vous n’aviez rien, ni protection personnelle et le vide à gauche. La solution était pourtant simple : se mettre à quatre pattes, longer la paroi sous la cascade et passer tranquillement à l’abri de cette chute d’eau d’une puissance éphémère. Je ne peux pas imaginer que vous vous êtes vus pour la dernière fois à ce moment, ces regards croisés, ce moment où tu l’embrasses dans le cou en lui disant non j’y vais. Je ne peux pas imaginer que cela puisse arriver de cette manière si informelle et banale, dans une journée joyeuse. Je ne veux pas savoir ce qu’il y a dans ta tête à ce moment. Tu n’as pas eu peur, pas par courage, pas par témérité, tu n’as pas eu peur parce qu’il n’y avait pas à avoir peur selon toi. Cela ne pouvait pas être risqué. Le seul risque était de se mouiller un peu trop et d’attraper froid. Quand bien même. Tu étais équipé selon tes critères, chaussures de randonnée, pantalon de randonnée, chaussettes de randonnée, cape de pluie, coupe-vent, polaire et un maillot de foot. Maman m’a dit que c’était le maillot de la Suisse ce jour-là. Celui avec une croix sur le cœur. Mais tu avais ton sac à dos aussi. Il dépassait. Maman te l’a crié quand tu as commencé à avancer. Je n’ose pas imaginer que cela a été la dernière phrase que tu as entendue. Toi qui avais l’habitude d’engueuler ceux qui ne respectaient pas certaines règles de sécurité, tu t’es oublié. Par fanfaronnerie plus que par négligence sans doute, ceux qui font attention aux autres prétendent se défendre tout autant du danger. Faux.

Tu es parti agenouillé sous l’eau. Trente secondes plus tard, maman et votre ami t’ont appelé, persuadés que tu faisais une blague, forcément de mauvais goût, en ne réapparaissant pas de l’autre côté et en restant caché à l’abri du danger, sous lui, au plus proche. Ils ne t’ont pas vu tomber. Ils n’ont pas vu tes jambes partir, le bâton que maman t’avais prêté partir, ton corps rouler par la force de l’eau. Ils n’ont rien entendu car tu n’as pas crié. On crie quand on est persuadé de rester vivant. Et dans ce rouleau, tu ne pouvais pas savoir, tu as été surpris, tu as sans doute avalé des litres d’eau, tu ne pouvais pas crier. Puis un bruit. Lointain. Un appel, ils ont entendu un au secours plus bas. Ils se sont penchés. Ils t’ont vu une vingtaine de mètres plus bas, accroché. Une main, la gauche, ses quelques doigts dans une aspérité de la roche, ta tête qui sortait parfois de l’eau, toi sous cette eau qu’on ne pouvait pas arrêter en tournant un robinet. Tu ne pouvais pas en sortir, te mettre à l’abri. Les pieds dans le vide, ta casquette toujours sur la tête. Tu as appelé. Tu ne les as sans doute pas vus, il aurait fallu lever la tête contre ce courant et la gravité. Tu es resté là quelques secondes. Tu as appelé encore une fois, ils l’ont entendu mieux cette fois. Est-ce que toi, tu as pu entendre leur réponse ? Je ne le sais pas. Ils t’ont vu suspendu à rien, ou plutôt si, au reste de ta vie, de la mienne avec toi. Et puis tu as lâché. Tu as peut-être vu un endroit plus sûr plus bas. Tu étais peut-être à bout de force. Est-ce que tu as pensé à moi ? Est-ce que tu as pensé à autre chose que te sauver ? Ils t’ont vu accroché à cette paroi. Ils t’ont vu lâcher, ils t’ont vu glisser, ils t’ont vu tomber, ils t’ont vu disparaître, ils t’ont appelé. Est-ce qu’à ce moment j’ai pleuré ?


Le groupe de randonneurs est arrivé quelques minutes après. Leur guide est descendu avec sa corde d’une trentaine de mètres. Il ne t’a pas vu. Il est remonté. Les secours sont arrivés. On a retrouvé ton corps une centaine de mètres plus bas, peut-être moins, peut-être plus. Tu avais toujours ton sac à dos, celui qui t’a emporté. Tu avais toujours la casquette, celle de ton club préféré. Tu étais sur un rocher, à proximité du bruit de l’eau s’abattant sans te prêter attention, à l’abri de l’eau. Là où j’aime être. Il paraît que je tiens cela de toi. Maman m’a dit.

mercredi, septembre 21, 2016

Commentaire composé d'un abruti à Luc Ferry, qui comprendra sans doute

Luc Ferry vient de jeter une benne de pavés dans votre baignoire, c’est au-delà du scandaleux, c’est jouissif, c’est incompréhensible mais le plus important, c’est publié. Merci Le Figaro, qui trouve que c’est de bonne guerre de se foutre de la gueule aussi bien de ses lecteurs que de ses chroniqueurs en leur permettant une exposition médiatique maximum, avec ce genre de vomi remâché et revomi et regobé par Luc Ferry. Lui non plus n’est plus à une imposture près avec celle de philosophe, celle de ministre, celle de professeur et il serait presque permis de dire d’écrivain quand on publie son autobiographie intitulée « L’Anticonformiste : une autobiographie intellectuelle », haut les cœurs. Notons le « A » à anticonformiste, devenu nom propre lorsqu’il prétend qualifier Luc Ferry, notons le « intellectuelle » apposé à autobiographie pour les autres connards qui font seulement une autobiographie de connard écrite avec les pieds dans les chiottes. Je me permets de préciser que cette « autobiographie intellectuelle » se présente finalement sous la forme d’entretiens : il n’a donc rien écrit, quelqu’un est venu enregistrer ses éructations entre le brossage de dents, le café et le caca du matin.
Rappelons afin de dégager Luc Ferry de toute responsabilité déplacée que, pendant qu’il occupait paisiblement son fauteuil ministériel, l’attribution des Sports était séparée de celle de la Jeunesse. On peut donc avancer maintenant sans grande crainte de se tromper qu’il a dû expressément demander au Premier Ministre de l’époque de ne pas se voir affubler d’un tel domaine de compétence, lui l’élite ne pouvant décemment pas s’occuper de cette fonction et gérer des prolos, des palefreniers et – merde disons-le clairement – des abrutis, oui des abrutis, des gros cons et des grosses connes, des décérébrés, des butors, des putains d’abrutis qui n’ont pas fait de prépa, des finis à la pisse, des bercés près du mur, mais oui, décomplexons l’échec scolaire par la place trop grande donnée aux sports, aux sportifs, aux médias qui en font des sujets, aux journalistes tout aussi cons, aux spectateurs encore plus cons parce qu’au final ce sont les seuls à payer tout ce petit monde. Lâchons-nous, nous les grands, et lâchons-les, arrêtons une bonne fois pour toute de donner un brin de valeur méritocratique, républicaine et éducative au sport. Et achetez mes livres. Tas de cons.
Aujourd’hui, détendons-nous et essayons de commenter calmement ce qui devait rester sur le papier toilette de Valeurs Actuelles et qui a été publié dans Le Figaro sous le nom de Luc Ferry.
C’est parti.
Luc Ferry : « Roland-Garros, Wimbledon, Le Mans, Euro, Vélo, JO… Ouf, le calvaire touche à sa fin ! Fermées les dévastatrices « fans zones », finie l’omniprésence des supporteurs avinés, braillards au chauvinisme virulent, les interviews interminables de sportifs qui sont « contents d’avoir gagné mais qui espèrent faire mieux la prochaine fois » et qui nous bassinent avec cette fichue « pression » dont ils doivent, paraît-il, se libérer. »
The Spooner : Alors Roland-Garros, Wimbledon et le Vélo (j’imagine que c’est le Tour de France) sont là tous les ans, je veux bien comprendre que l’enchaînement est douloureux mais c’est faire du tort à tous les autres sports qui sont aussi présents mais dont Luc ne parle pas. En revanche, il met au même niveau Le Mans et l’Euro, je trouve cela plutôt cocasse et encore une fois déconnecté de toute réalité. Rappelons pour la petite histoire que le papa de Luc est un inventeur automobile (oui…) et donc Le Mans doit lui en toucher une qui ne fait pas bouger l’autre de beaucoup de monde. Lorsqu’il évoque les fan zones dévastatrices, je cherche à comprendre, je ne vois que celle du Champ de Mars qui a abîmé la pelouse pour les pique-niques en blanc de sa catégorie sociale. Bon les supporteUrs (« u » validé par l’Académie française) avinés, ok, en revanche, leurs passages dans les médias aux côtés de sportifs au discours aseptisé et répétitif, mon vieux Luc, retourne-toi discrètement vers tes employeurs de journalistes qui diffusent tout et qui ont toujours les mêmes questions mièvres à poser ou les mêmes angles parce qu’ils ont ce point commun avec toi : ils ne supportent pas de travailler sérieusement. Pareil pour la pression, ce n’est pas avec tes multiples salaires fictifs et ta mèche que tu la connais. Pour le « paraît-il », je m’attarde un peu : cela traduit tout de même un grand manquement de ta part, es-tu en train de sous-entendre que d’une, tu accordes une importance à ces bruits qui courent, à ces chuchotements de traître, à ces rumeurs d’un groupe de personne, toi qui réfléchis pourtant si bien par toi-même la société et ses maux ? Et de deux, tu n’aurais donc pas vérifié ce fait pour mettre un semblant de distance, pour t’épargner une éventuelle erreur ?
LF : « Pour ceux qui aiment écouter les nouvelles sans être assourdis par les hurlements de commentateurs sportifs qui croient indispensable de monter les décibels jusqu’à la rupture dès que leur idole approche du but, bref, pour qui pense à autre chose qu’à transpirer en « survêt » ou contempler dans son fauteuil ceux qui le font pour nous, le supplice est terminé. »
TS : Relisez très attentivement « Pour ceux qui aiment écouter les nouvelles sans être assourdis par les hurlements de commentateurs sportifs », soufflez, prenez votre temps et mettez-vous dans la situation de celui qui aime écouter les nouvelles (les informations, les journaux, etc.). Entre ici cher Luc Ferry, toi qui aimes écouter les nouvelles, toi qui aimes écouter tranquillement les bombes tomber en Syrie, les enfants se noyer, les pauvres se plaindre, les malades soupirer et Nicolas Sarkozy éructer. Oui cela doit être beau. Oui tel un final de symphonie, sens bien la fébrilité de ces populations monter doucement et exploser dans un son de chaos général, d’horreur absolue et de cris de souffrance. Ne pardonne pas à ceux qui préfèrent la frivolité du sport, ces émotions simples de connards avinés, ces tensions, cette vie commune autour d’un sport, d’un maillot, d’un but, d’un exploit. Oui ne pardonne pas aux autres, toi le politique qui as la responsabilité de l’absence de bonnes nouvelles aux informations, toi, incapable de produire le moindre effet positif dans la société à la suite de tes effets de manche, plains-les et blâme le sport d’être un exutoire mais sache que cet exutoire est la dernière barrière qui fait que vous les politiques, êtes encore vivants et non pendus haut et court. Sache-le que lorsque le sport aura atteint le même niveau de corruption, d’inefficacité et de viol intellectuel, sache que la plèbe sera sur votre dos.
LF : « Bien entendu, la folie du sport reprendra au printemps, mais l’hiver est en général plus calme, ce qui laisse espérer un peu de répit. On me dit que le sport est un modèle moral pour notre jeunesse, une véritable boussole en matière d’éthique. Ben voyons ! À ceux qui coupent dans ces comptines à l’eau de rose, je conseille le livre de Robert Redeker, L’Emprise sportive (chez François Bourin). »
TS : Oui l’hiver n’est pas propice à la Formule 1, au tennis, au golf et au polo qui préfèrent la chaleur des premiers rayons printaniers pour quitter les stations de sport d’hiver et les terrasses de Megève. Je m’attarde sur le « on me dit » et renvoie sur l’explication du « paraît-il ». D’où cela vient, on ne sait pas, qui le dit, quand, comment, le contexte, Luc s’en tape bien. L’important est de donner un peu d’élan à son bouclier Robert Redeker dont voici une bio non exhaustive à savourer. Une plume tellement infecte que Le Figaro a dû s’excuser publiquement. A n’en pas douter, une référence de choix pour Luc qui publie sa daube dans Le Figaro, j’imagine que le directeur de la rédaction est ravi.
LF : « On y lit par exemple ceci, qui tranche agréablement avec le bêlement universel qu’on nous inflige depuis des mois dans des médias tétanisés d’angoisse à l’idée de voir baisser l’audimat : « Désormais, des mercenaires immatures et cupides tapant dans un ballon sont élus au rang de divinités quand les véritables créateurs de civilisation – poètes, penseurs, peintres, sculpteurs, savants – sont rejetés dans l’ombre. »
TS : Je vois une chose : par l’intermédiaire de Redeker, Luc Ferry dit qu’on ne parle pas assez de Luc Ferry et ce, à cause des abrutis de sportifs. Solution possible : les abrutis de sportifs sont quand même, malgré leur crétinisme alpin, plus intéressants que Luc Ferry. Soit Luc Ferry est encore en dessous de ces connards, mais Luc Ferry ne le sait pas, car Luc Ferry est dupe de lui-même. Et sachez Luc Ferry que si les médias n’étaient pas tétanisés, vous ne seriez pas dans la vie publique sous quelque forme que ce soit. Essayez sans doute d’élever un peu le niveau de l’élite dont vous êtes, plutôt que de vous occuper de domaines d’expertise qui vous échappent, au nombre de deux selon cette citation : le sport et tout ce qui concerne les « véritables créateurs de civilisation ».
LF : « Voilà, c’est dit, et ça fait du bien. »
TS : Traduisons-le : « J’ai roté bien fort ».
LF : « Reste à comprendre la nature exacte de l’enthousiasme que suscitent les retransmissions d’événements sportifs. La Coupe du monde de football et l’Euro sont des moments de communion quasi religieux, au sens étymologique du terme : ils relient entre eux des centaines de millions de spectateurs de toutes nationalités, de toutes conditions sociales. Par-delà les frontières et la diversité des langues, c’est presque un sixième de l’humanité qui se retrouve à hurler de joie ou de dépit derrière des centaines de millions de postes de télévision à cause d’un coup franc ou d’un penalty manqué. »
TS : Non à cause d’émotions que seul le sport, et c’est sans doute regrettable mais regarde bien la poutre dans ton œil, peut donner à un niveau universel. Si un ministre de la Jeunesse savait faire partager Victor Hugo autrement qu’avec Josée Dayan, ce serait très bien aussi. Ce qu’il y a de génial dans cet extrait, c’est que le gars dit justement publiquement qu’un milliard de personnes sont des cons. Juste cela. Le gars n’est pourtant pas misanthrope, il est professeur, philosophe et ancien ministre de quoi ? de la jeunesse. Je trouve cela merveilleux. Et le gars est payé en partie sur les deniers publics, par la population, et le type tranquillement est juste en train d’insulter les gens qui le paient.
LF : « Mais il y a plus. Le sport ressuscite une vision du monde qu’on croyait définitivement morte et enterrée, une part de l’héritage aristocratique qu’on pensait disparue de l’univers démocratique de l’égalité. Il suffit de fréquenter un club de sport, de voir les parents encourager frénétiquement leurs enfants autour d’un court de tennis, pour mesurer combien la dimension aristocratique des jeux du stade reste encore présente. »
TS : Quel est le putain de rapport entre l’héritage aristocratique et les parents qui sont obligés d’assister à un cours de tennis niveau balle orange au lieu de lire un bouquin tranquilles dans leur canapé. Quel est le putain de rapport entre une activité sportive d’un gamin de CE2 et la « dimension aristocratique des jeux du stade » ? Quel est le putain de rapport entre un cours de sport avec des enfants et la contradiction avec l’univers démocratique d’égalité ? Rappelons un peu d’histoire, les Jeux du stade sont plutôt grecs et renvoient aux premiers jeux olympiques dans justement cette belle république athénienne. Lorsqu’on parle d’applaudissements frénétiques, je pense que Luc Ferry veut nous rappeler les hystéries de stade qui conduisent à la mort, dans ce cas, nous ne parlons pas des jeux du stade mais des jeux du cirque, plutôt un monopole romain du coup, dont l’horreur est bien connue grâce à la littérature de recherche que peut représenter Astérix, assez peu accessible au commun des abrutis qui aiment le sport.
LF : « Du reste, qu’est-ce qu’une compétition, sinon l’organisation d’un espace d’inégalité au sein de l’univers égalitaire ? L’un des ressorts les plus fondamentaux du plaisir, voire de l’enthousiasme qui s’empare des spectateurs à la vue des grands champions est directement lié à ce retour d’un univers parfaitement hiérarchique au sein de la sacro-sainte égalité démocratique. Les règles du jeu sont les mêmes pour tous, le matériel aussi, et rien ne choque davantage que le dopage et « la triche » qui viennent rompre ce principe d’identité. Mais les talents, eux, sont tout sauf égaux et, dans le sport comme nulle part ailleurs, la chose est objectivement mesurable. »
TS : On avance dans la malhonnêteté intellectuelle, doucement mais bien. Bon admettons, le type est allé fumer une clope ou a répondu à une de ses multiples sollicitations tellement il est brillant et il passe des parents d’enfants qui n’ont rien demandé à personne et surtout pas à être autour d’un court de tennis un samedi après-midi mais passons. Est-ce qu’un univers hiérarchique est anti-démocratique ? Anti-égalitaire ? Ah. M. Ferry serait donc un adepte de la suppression de la hiérarchie, des organigrammes, des distinctions ? Pourquoi se mettre en avant et courir derrière autant de titres, de glorioles médiatiques ? Pourquoi ne pas refuser vos nominations arguant que c’est anti-démocratique, contre le principe d’égalité ? Qu’est-ce que le sport n’a pas dans sa légitimité que M. Ferry trouve bien dans son monde à lui ? Quelle est la différence exacte pour qu’on accepte des patrons et des chefs et des ministres et des professeurs à des pseudo-sachants ALORS MÊME que le sport base sa reconnaissance sur des performances mesurables, c’est lui-même qui le dit. Objectivement. Et comment dire sérieusement que les règles du jeu sont les mêmes pour tous alors qu’on reconnaît dans la phrase suivante le phénomène de « triche ». Si certains trichent, c’est bien qu’ils considèrent que les règles des autres ne les concernent pas eux. Et que dire donc des nominations dans le système démocratique, quel critère objectif fait de M. Ferry un ministre ? L’avis d’un autre politique consanguin ? D’un ami ? Qu’est-ce qui fait de M. Ferry un écrivain, objectivement ? A part une connaissance d’éditeur. Demandez à la démocratie ce qu’elle pense de vous en tant que ministre ou écrivain, même en ôtant le sixième des débiles, vous verrez que personne ne veut de vous M. Ferry.
LF : « Il n’est pas de spectacle sportif réussi sans qu’en arrière-fond ne se mélangent en permanence ces deux éléments, une inégalité naturelle colossale d’un côté, une égalité formelle scrupuleuse de l’autre. L’admiration pour les sportifs est alors directement issue du fait que des transcendances liées à des dons largement innés et naturels s’élèvent sur un terreau démocratique, des transcendances, donc, qui n’ont plus rien de divin ni de cosmologique, enracinées qu’elles sont au plus profond de l’humain, et souvent, il faut bien le dire, de l’humain le plus ordinaire, le plus « normal » qui soit.
TS : « Une inégalité naturelle colossale ». Bon alors là, on a glissé un peu vite vers le racisme sans trop savoir comment on en est arrivé là. Il me manque sans doute une marche. C’est magnifique. Dans une volonté sans doute universaliste mais profondément maladroite et malhonnête, surtout en prenant le sport à la télé comme angle d’attaque de haut niveau, Luc nous emmène tranquillement vers une démonstration que le sport est l’illustration parfaite de l’inégalité entre les gens, mettant de côté tout travail, mettant donc de côté toute méritocratie, mettant de côté tout ce à quoi sert un Etat, accompagner sa jeunesse. Il y a les talentueux et les autres. Les autres, laissez tomber et contentez-vous d’aller à l’usine, en vous munissant préalablement de votre diplôme, enfin diplôme, M. Ferry se fout un peu de vous, de tourneur-fraiseur. Admirez également la petite pique à la normalité, vous savez la vanne qu’on fait à Hollande depuis des années, mais ne l’oublions pas, nous sommes dans Le Figaro et Luc Ferry a pris dans ce clin d’œil toute la dimension de la connivence avec son lectorat pour se rendre sympathique et accessible. Enfin il faut retenir ce qui donne le caractère démocratique au sport, c’est le terrain, sinon rien ne l’est et surtout pas vous.
LF : « On ne saurait y rester indifférent, et pour avoir participé moi-même à des compétitions sportives, je ne puis m’empêcher d’admirer comme tout le monde les champions qui sortent du lot. Ce qui n’interdit pas de garder la mesure, de remettre les choses à leur place. »
TS : Alors, elle tardait à venir celle-là. J’étais à me dire depuis le début : « Mais pour qui se prend-il avec ses grands airs et ses vérités sur un monde qu’il ne connaît pas ??!! » c’était bien mal connaître Luc qui a tardé mais qui l’a fait : sortir la justification « je peux critiquer le sport, parce que vous voyez, moi-même j’en ai fait il y a une cinquantaine d’années ». Tout en justifiant son petit niveau par la présence de champions aux talents innés donc c’est de la triche et ce n’est pas de ma faute si je n’avais pas fait l’ombre d’un commencement de résultat, normal en même temps, c’était anti-démocratique, moi je ne mange pas de ce pain-là.
LF : « Le sport n’est qu’un jeu pour grands enfants, les sportifs ont du talent, certes, mais point de génie, et ils n’apportent rien au progrès des civilisations. Zidane n’est pas Bach, ni Ribéry Einstein. »
TS : Ecrire cela après la mort d’Ali, c’est à désespérer des combats, des espoirs et des victoires que certains portent pendant des dizaines d’années. C’est oublier Owens, Smith ou même Nurmi. C’est chier sur les valeurs de l’olympisme qui ont eu cette prétention, avec de nombreux défauts, personne n’est parfait, de rendre accessible certaines valeurs, parfois même politiques, car on parle davantage de trêve olympique que de paix politique. Mais cela M. Ferry n’en a cure, lui qui aimerait tant être un nouveau Descartes à défaut d’être un Lamartine (poète et politique de premier rang) ou quelqu’un qui apporte la moindre chose à la société. Quant à comparer Ribéry à Einstein, c’est un tel niveau de débilité que la phrase est autant insultante pour Einstein que pour Ribéry. J’attends toujours de voir Luc apporter autant que Zinédine.
LF : « Alors cessons de décérébrer nos enfants en leur faisant croire le contraire par une inversion des valeurs au plus haut point nuisible à la formation de leur esprit. »
TS : La conclusion, l’épilogue définitif de cette diarrhée immonde. Faut-il vraiment la critiquer ? Non. Elle se suffit à elle-même pour illustrer la bêtise ambiante de cette élite auto revendiquée, cette aristocratie qui vole au quotidien autant de possibilités à d’autres d’exprimer des idées neuves voire belles.


Rendons donc hommage à Luc Ferry de nous éclairer sur l’ineptie des temps actuels et la vacuité de nos existences. A nos héros, les abrutis reconnaissants.


@TheSpoonerWay

A retrouver sur horsjeu.net : http://horsjeu.net/hors-sujet/commentaire-compose-dun-abruti-a-luc-ferry-comprendra-doute/

jeudi, août 25, 2016

Insomnie avec Lara Fabian

Mercredi 24 août 2016. Je me baladais sur l’avenue, le coeur ouvert à l’inconnu, j’avais envie de dire bonjour à n’importe qui. Et soudain, soudain sous cette chaleur caniculaire qui accable les Parisiens lorsque le thermomètre permet chaque jour à l’Océan Atlantique de se rapprocher un peu plus de la Capitale tout en permettant la disparition du Mans, il faut reconnaître des bienfaits au réchauffement climatique, soudain surgit d’une fenêtre une mélodie qui en ce lieu paraît irréelle (cacedédi silver mic). J’entends cette mélodie qui a 19 ans, j’entends cette mélodie dont on se moquait au lycée quand il était bon de chanter Viens voir le docteur ou d’aimer les Red Hot, j’entends cette voix céleste me déclarer une flamme qui ne peut qu’être la cause de cette température, je bouillonne tant le diable est capable de jouer des tours inattendus en attisant nostalgie, ironie, regret et joie du moment. Tout est réuni pour créer un instant unique en parfaite harmonie avec mon esprit. Soudain dans cette rue, j’entends Lara Fabian me dire, me crier, me hurler des Je t’aime indécents.

Je t’aime, sorti en 1997, est le deuxième single du premier vrai album sorti en France par Lara Fabian, après Tout. Elle a certes connu des frémissements de début de carrière au Canada mais on s’en fout. Les paroles de cette chanson à laquelle il a été impossible d’échapper pendant plusieurs mois en France lorsqu’on vivait en dehors de sa cave reviennent très vite. Ces paroles, elles sont en moi comme des milliers d’autres et rien n’y fera, je m’en souviendrai, je m’en souviens, et je me mets à fredonner cette chanson. Ce faisant, je glisse dans la moiteur ambiante de la journée, exacerbée par des paroles rappelant des ébats tout aussi tropicaux et je me souviens de Tout. Tout. Tout. Ce titre terrible, ce début de refrain répétitif. Je me mets à chanter du Lara Fabian dans la rue. Je fais fi des regards et seul mon haut sentiment de pudeur républicaine m’empêche de me mettre à crier au milieu de la rue les cris déchirants de cette jeune femme aux abois sentimentaux.

Lara Fabian, c’est un mélange de ce que la fin des années 90 faisait de vraiment pas mal pour le grand public : une savante combinaison de Kate Winslet et d’Emmanuelle Devos, ce regard qui peut être autant bovin que méprisant, autant séducteur que moqueur avec un maquillage à la Natalie Imbruglia, des vocalises basses à la Tina Arena jusqu’aux cris à la Céline Dion, le tout adoubé par la marraine de toutes à savoir Maurane avec un brin de charme méditerranéen à la Laura Pasolini. Oui cela ratisse large, mais cela fonctionne. Un côté aussi excitant qu’exaspérant car ce n’est pas un canon de beauté telle que les magazines l’affichent dans les défilés. En revanche, c’est une beauté proche, sensuelle, vivante, fragile, une femme enfant comme l’imaginaire collectif est capable de rêver et dont elle joue merveilleusement.

Elle ne vient pas de nulle part non plus. Après un parcours certes tortueux, il faut lui reconnaître le talent d’avoir su utiliser comme un tremplin le concours de l’Eurovision, et s’il vous plaît, sans doute l’un des plus relevés de l’histoire, l’Eurovision à Dublin 1988 avec Céline Dion comme gagnante pour la Suisse, Lara Fabian, 4e pour le Luxembourg et Gérard Lenorman pour la France, sympathique 10e avec son titre Chanteur de charme interprété contre toute raison symphonique : https://www.youtube.com/watch?v=AjL6cE9BYk8


Revenons à ces deux chansons, ces deux premières chansons qui l’ont fait connaître en France et les deux seules que je connaisse. Deux chansons sur la rupture amoureuse dans lesquelles les manifestations de l’amour et des sentiments les plus forts sont terriblement présentes. Deux chansons qui mettent parfaitement en valeur ce magnifique organe, deux chansons un peu jumelles, un peu consanguines, un peu incestueuses :

- La répétition du « nous » dans Tout et « D’accord » dans Je t’aime dans le début des vers, Lara s’en sert comme accroche, comme filet, comme une petite décharge pour dire à son interlocuteur, son auditeur, qu’elle développe une idée cohérente, qu’elle n’a pas fini, qu’elle n’a pas épuisé le sujet, qu’elle veut avoir le dernier mot, qu’elle a compris, qu’elle a réfléchi, qu’elle a pris de la distance, qu’elle peut t’en faire voir maintenant ;

- La multiplicité des Lara dans les miroirs pour Tout et les clones de Lara qui sortent de la voiture dans Je t’aime pour nous montrer les multiplicités d’une même identité, la sienne, femme qui n’est pas celle qu’on croit, plus complexe, elle n’est pas uniquement la copine ou la femme de. Elle est toutes ces femmes qu’elle voudrait montrer en une seule et unique personne mais qu’elle a préféré effacer au risque de disparaître un peu elle-même d’où cette revanche dans la rupture ;

- La notion d’un couple fusionnel, d’une cellule en dehors de laquelle le monde n’existe plus. Elle-même sans être elle-même, elle est fondue, dissolue dans un couple qui la satisfait le temps des premiers mois mais qui représente un danger pour son moi profond. Le couple fusionnel n’est pas un gage de réussite à long terme car à vouloir créer une identité de deux identités dans un couple, on supprime les êtres qui ont fait qu’ils se sont aimés ;

- Une couleur d’ambiance, le doré dans Tout et le vert dans Je t’aime. Une chanson, c’est une ambiance, c’est une unité. Comme la règle des trois unités du théâtre classique, celle du ton, de la couleur pourrait en constituer une pour ces deux titres. Lara Fabian est dans un rôle, dans une pièce, dans une vie pour chacun de ses titres.

Et Lara Fabian, c’est aussi son physique, celui avec lequel elle a du mal depuis son recalage de l’école de danse. Mais elle a ses choses qui vous touchent, qui vous interpellent : regard troublant direct ou par dessous, des sourcils qui se lèvent pour interroger, des paupières qui s’abaissent dans une pose lascive et s’écartent au moindre bond de la voix, des lèvres légèrement humides et tremblantes et cette gorge profonde dont les cris ne suffisent pas à la voir entièrement, cette bouche qui part sur un côté pour signifier l’ironie de l’histoire, le symbole de la distance prise et de celle qui est revenue plus forte de ses déchirures.

Parfois sur certaines chansons, le playback lui fait exagérer certains rictus qui desservent sa beauté grecque, épaules droites, long cou et menton finement dessiné, pour en faire une vulgaire chanteuse de cabaret qui croit devoir inscrire les paroles de ses chansons sur les traits de son visage. Mais parfois, on touche au sublime de la chanson française lorsque deux grandes voix, deux habités par le chant, le son, l’acte véritable du don de son talent à un public pantois pendant 4 minutes. Ce titre que Lara interprète magnifiquement est le Requiem pour un fou lors de la tournée des Enfoirés 1998, admirez : https://www.youtube.com/watch?v=4v3LE9l1pwc .

Mais l’espoir reste dans ces deux titres « Je garde l’espoir fou qu’un jour on redira nous » et « Je t’aime comme un loup, comme un roi comme un homme que je ne suis pas, tu vois je t’aime comme ça » en sont les dernières phrases. Celles qui expliquent, celles qui accusent, celles qui expient, comme celles qui pardonnent autant que celles qui posent la question définitive : « Et toi ? » Magnifiques épilogues d’une histoire qui n’a de secret pour personne. Jusqu’à cette interprétation de Je suis malade : https://www.youtube.com/watch?v=bIIL5p7_WKk&index=8&list=RDwFOaknIw2y4

Pantomime. Merci Lara pour ces quelques secondes cet après-midi.



@TheSpoonerWay







PS: Vous ne savez pas ce que j'ai du écouter pour essayer d'être crédible.